Quand je veux délasser mon esprit, ce n'est pas l'honneur que je cherche, c'est la liberté.
PARTAGER

« C’était pour vous »

Sarzènes, Trois-Rivières, Écrits des Forges, 1983

Quand de ma fenêtre
je regarde dans la rue
c’est toujours un peu de moi-même
que je crois voir passer

vos mots vos vies
vos espoirs en bandoulière
vos rêves sur vos épaules
comme un cheval secoue sa crinière

c’est pour la raison que j’aime ce pays

ses hommes habillés de vieux
les coudes râpés de tant de tables de taverne
en fin de journée

ses femmes enceintes
avec un globe terrestre dans le ventre

ses donneurs de leçon
ses ceux qui ont toujours raison
ses foules silencieuses
qui attendent l’autobus

les ceux d’avant les soins gratuits
les ceux d’avant les fonds de pension
les ceux d’avant les jobs à vie
les ceux du temps des couples à vie

ses minorités de quatre heures du matin
vidangeurs et facteurs
arroseurs nettoyeurs
ses paquets de journaux
livreurs et camelots

les cafés brûlants de ses chauffeurs de taxi
ses presses qui finissent de tourner
ses veilleuses que le jour fait ternir
ses amants ses chiffres de nuit
qui rentrent chez eux
bras dessus bras dessous avec la lune
par la main
jardiniers des petites heures

ses enfants des parapets
ses guenillous d’autoroutes
ses ramasseux de caps de roues
ses revendeurs de bouteilles vides

ils n’ont pas de penchant pour les mots rares
eux c’est plutôt les mots croisés
ils vous font une année complète
avec cent deux cents mots

ses oubliés qui se sont tordus le rinqué
pour épierrer le trécarré
ceux qui ont laissé
une terre à labourer

ses Tremblay ses Jean-Pierre
ses Noël ses Giselle
ses Cloutier ses Gauthier
ses Thibeault ses Desrochers
noms de champs noms de fleurs
noms de bois noms de travaux
noms de pierre noms de fleuves
noms d’amour et de bagarres

c’était pour vous c’était pour vous

pour vous fœtus de huit mois
qui avez hâte d’être là

ces vingt ans de cuisine
dans les chemins dans les ravins
les coulées les après-soupers
les calvettes et les gros frettes
le macadam glacé le char dans le fossé
les jours de pluie où il fait beau

c’était pour toi c’était pour toi
toi le défunt le parti
toi l’arraché le déchiré
toi le peu le rien
l’émigré l’enfui
même toi qui s’es défilé
même toi qui s’es retiré
toi qui tenais un discours
de plus en plus tout en détours

même toi le lâche le mou l’absent
même toi qui n’as pas trouvé
la force en toi de se tenir debout
même toi qui as trahi
pas pour mal faire pas pour mal faire
même toi qui ne s’es pas battu
même toi sois le bienvenu

c’était pour vous c’était pour vous

toi qui prends ta tête entre tes mains
le soir après souper
et qui n’en peux plus
de continuer

toi sur ta chaise roulante
toi qui ne parles pas
toi le dérangé
toi qui as craqué dans les prisons d’octobre
toi dont le cerveau tourne
comme un oiseau sans boussole
dans un ciel qui se plaint
le plus oublié des inconnus
sache sache que c’était pour toi
je ne sais si tu te reconnaîtras
toi le dérinnché de la vie
toi qu’on a détruit
toi qui ne trouve plus tes mots
toi qui ne parles plus que par grimaces
et dont on a perdu toute trace

c’était pour vous c’était pour vous

amanchures de vie
échancrures de vie
roulures de vie

n’avez-vous tant lutté
tant arpenté tant voyagé
les rangs et les ruelles
pour rien ?